Folk

LA GUITARE FOLK

Le mot « folk » en anglais signifie le folklore de toutes origines et de tout pays, mais dans l’imaginaire collectif et mondialisé des amoureux des musiques populaires de l’Amérique du Nord le mot folk s’est focalisé – sinon figé – sur le répertoire issu des traditions musicales anglo-saxonnes du vieux continent qui se pratiquent, perdurent et s’enrichissent au Nouveau Monde, recouvrant ainsi la musique et les danses irlandaises, anglaises, allemandes et des Pays-Bas. Aujourd’hui, pour tout le monde, la « guitare folk » c’est la guitare à cordes métalliques qui s’oppose à la « guitare classique ». C’est celle qui accompagne de Hank Williams (1923-1953) à Joan Baez (1941). On la voit et décrit toujours comme une guitare imposante aux basses fortes sur laquelle on bat énergiquement des accords simples sur les trois premières cases du manche pour raconter les histoires et la vie de ceux qui la jouent. Bref, la guitare folk est le plus souvent réduite à̀ cette image d’une guitare qui ressemble à̀ une grosse poire façon caricature de Louis-Philippe (1773-1850), jouée par un quelconque  « redneck », un péquenot endimanché dans une tenue de cowboy dessinée par le célèbre costumier des stars Nudie Cohn (1902-1984) – l’ensemble lamé or d’Elvis, c’est lui ! -, ou bien gratouillée sur l’herbe fumée d’un campus ou les planches d’un quelconque Woodstock par quelques grands adolescents hippies engagés – ou très dégagés – en quête d’idéal politique et social et d’amour libre. Une fin en soi pour nombre de débutants…

Bien entendu, la guitare folk est riche d’une histoire plus longue et vaste, et d’atouts musicaux plus fins que ce que la première impression laisse à voir. 

À la toute fin du XIXe siècle, ce sont a priori les vaqueros mexicains qui ont importé́ au Texas l’utilisation de câbles métalliques fins en lieu et place des cordes en boyaux montées jusqu’alors. On obtient ainsi plus de son, de volume, plus d’harmoniques aussi. Mais cela met la structure de l’instrument radicalement en danger ! Ainsi, longtemps du reste, certaines marques préciseront sur leur label dans leurs instruments qu’ils sont garantis contre toutes les épreuves du temps mais non contre les « outrages des cordes métalliques » pour paraphraser ici les termes des étiquettes que l’on trouve dans les guitares Washburn de la fin du XIXe siècle.

Il est encore souvent dit que Martin est la compagnie qui a inventé la guitare folk et la guitare à cordes métalliques. C’est doublement faux : Martin sera l’un des derniers facteurs américains à accepter ce changement radical au début des années vingt, de même, le format dreadnought associé à son plus iconique modèle folk dans l’imaginaire collectif n’est pas un concept et dessin original de Martin mais bien de Washburn, déjà cité. Si les légendes ont la vie dure, force est de constater que Martin, forte d’une lutherie supérieure en son temps a su capter, certes tardivement, l’air du temps folk !

Si l’on excepte quelques instruments de la marque montés en cordes métalliques sur commande spéciale depuis 1900, c’est le modèle Martin 2-17, un tout petit format encore aux allures de guitares romantiques, qui introduit enfin l’option cordes métalliques au catalogue Martin en 1922. La longue absence de Martin & Co du champ de la guitare à cordes acier peut s’expliquer ainsi : durant les dernières années écoulées, l’attention et les efforts de la compagnie se sont tout naturellement tournés vers la très populaire mandoline ; ensuite, l’entreprise, qui est alors considérée avant toute chose comme le plus grand fabricant de guitares à cordes boyaux de qualité supérieure, n’a pas jugé opportun de briguer une quelconque place dans le marché de la guitare à cordes métalliques. Or, l’ère des petites guitares à cordes en boyau et les musiciens qui les jouent ne vont pas tarder à passer sur des modèles boyau de type espagnol. C’est donc avec un temps de retard et en gommant un certain conservatisme que Frank Henry Martin (1868-1948) – celui qui est à l’origine de la Martin de l’Âge d’or – voit dans la corde métallique la possibilité de réorienter sa production de guitare. Il répond ainsi à la popularité de la musique hawaïenne et apporte à son tour une solution à la demande pressante de volume sonore de la part des guitaristes, dont les rangs se gonflent alors des joueurs de banjo dont le style est alors en perte de vitesse. 

Quoi qu’il en soit, c’est là que le talent de l’aïeul Christian Friedrich Martin (1796-1873) prend une nouvelle dimension inattendue : les premiers modèles à cordes acier sont identiques dans leur format et leur conception à ceux dédiés aux boyaux ; tous recèlent le typique barrage en “X” qui s’avère particulièrement bien adapté à la tension des cordes métalliques de tirant souple et qui sera bientôt renforcé pour plus d’efficacité encore. Dès lors, cette marque de fabrique Martin va se décliner sur tous les formats de guitare dites folk : Martin-0, Martin-00, Martin-000, Martin-OM, les dreadnought Martin D-18, Martin D-28, Martin D-35, Martin D-41, Martin D-45. En plus d’une rigueur de travail et d’une lutherie impeccable, d’un niveau d’exigence constant et d’une culture d’entreprise élevée et préservée, l’apport technologique majeur du barrage en “X” créé quatre-vingts ans auparavant par C. F. Martin demeure le secret de la réussite autour duquel la compagnie Martin fabrique toujours ses guitares aujourd’hui.

S’il est vrai que Gibson fut pillé dans nombre de ses concepts et créations, il faut bien reconnaître que ses guitares folks en général doivent beaucoup à l’esprit de Martin des années trente à cinquante. Ainsi, l’impact de la dreadnought sur le public conduisit Gibson à se pencher sur une alternative qui pourrait concurrencer le modèle Martin. La ligne jumbo, dite J, fut ainsi lancée en 1934 et se déclina autour du format dreadnought. Les modèles Gibson J-35, Gibson J-45 et Gibson J-55, ou Gibson Advanced Jumbo de très bonne facture connurent, à leur tour, leur heure de gloire, mais ne se différenciaient que de peu dans leur conception des instruments produits par Martin. Ce n’est qu’avec la Gibson J-200, ou Gibson SJ-200 Jumbo, que Gibson marquera de son sceau la guitare à table plane au début de 1938. Avec des proportions qui en font la plus grosse guitare à table plate produite en masse, la Gibson SJ-200 apparaît en fait comme l’alter ego plane d’une robust archtop. À l’instar de la Dreadnought, la SJ-200 donne à entendre un volume sonore conséquent et de fortes basses. Ces deux guitares phares aux identités très marquées incarnent à elles seules le son de l’ouest américain et ont connu, à ce titre, un attrait exceptionnel auprès du public d’avant-guerre et d’après-guerre. Les guitares Dreadnought et Jumbo doivent leur popularité aux musiciens de country, aux chanteurs de blues et de rock’n’roll pour les Martin-18 ou D-28 par exemple ; le “Reverend” Gary Davis (1896-1922) pour la SJ-200 ; et, bien sûr, le “King” Elvis Presley (1935-1977, mais est-il vraiment mort ?) en personne pour les deux marques confondues, pour ne citer que leurs plus éminents représentants. 

Afin qu’il n’y ait pas de malentendu, et pour en revenir à l’introduction de ces quelques lignes, toutes les guitares citées ici sont des guitares dites folk, à savoir que l’on peut jouer en flat-picking, en finger-picking, en strumming, en techniques combinées aux doigts, aux ongles, aux onglets, en open tuning ou standard tuning, etc. Tout ceci n’est qu’une question de goût, de répertoire spécifique du folk, d’humeur, d’accord avec sa voix si l’on s’accompagne au chant, bref, de choix. Par exemple, dans le cadre d’un enregistrement, une petite guitare de format Martin-00 sera plus facile à capter et enregistrer qu’une grosse dreadnought aux basses envahissantes pour cet exercice, et qui par contre aura toute sa place dans un café-concert bruyant !

Ceci étant dit, pour ne pas laisser en reste les autres marques de guitares folks qui ont fait l’histoire, attardons-nous sur quelques exemples de bon aloi : la Guild D-40 de Richie Havens (1941-2013) à Woodstock, la Gallagher de Doc Watson (1923-2012), la Bacon and Day Señorita de John Fahey (1939-2001), la Zemaitis de George Harrison (1943-2001), la folle Manzer Pikasso II de Pat Metheny (1954) et ses 42 cordes. En voilà une guitare diablement folk ! Bien entendu, pour les plus traditionnels, on évoquera la Gibson Hummingbird de Keith Richards (1943), l’Epiphone EJ-160E de John Lennon (1940-1980), la Martin D-45 de Neil Young (1945), la Gibson SJ-200 de Bob Dylan (1941) ou la Martin 0-45 de Joan Baez (1941). Et enfin la Martin D-35 Johnny Cash, aussi noire que son homme, qui fera même une apparition dans un épisode du célèbre lieutenant Columbo !

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