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LA GUITARE ARCHTOP

Le terme anglo-saxon archtop désigne exclusivement les guitares de jazz à l’américaine. Le terme renvoie à l’arche qu’offre la voûte de la table, qu’elle soit sculptée à la main ou numériquement, qu’elle soit thermoformée en bois massif ou multiplis, sa force de contrainte mécanique est telle qu’elle évoque la robustesse, la fiabilité et la durabilité des arcs semi-circulaires sans brisure en plein cintre de l’architecture romane.

Le concept The Gibson, celui-là même qui fit que des investisseurs capitalisèrent dès les débuts de la société en 1894 dans le nom de son inventeur Orville Gibson (1856-1918), repose au commencement sur une lutherie entièrement massive qui s’inspire ouvertement de la lutherie du quatuor. Dans les années vingt, Lloyd Loar (1879-1941) reprit à son compte et développa cette idée jusqu’à son terme. Ainsi a-t-on vu fleurir le quatuor de mandoline, mandole, mandoloncelle et mandobasse, puis les guitares aux tables et dos sculptés dans la masse du bloc de bois massif, exactement comme on le fait pour un violon, un alto, un violoncelle et une contrebasse. Petit détail qui n’aura échappé à personne, les mandolines et guitares sont des instruments à cordes pincées et non frottées comme le violon et le violoncelle. Est-ce à dire que le concept développé par Orville Gibson et abouti par Lloyd Loar est un raisonnement de comptoir en termes de lutherie ? La question se pose légitimement, mais aux vus des résultats obtenus, force est de constater qu’il y eu un avant et un après. C’est tout du moins autre chose que ce qui avait jusqu’alors vu le jour dans l’histoire de la guitare. Lloyd Loar – dont la carrière éclair chez Gibson au début des années vingt révolutionnera le métier dans son intégralité – est celui qui pousse dans ses retranchements les inventions d’Orville Gibson en ajoutant les ouïes typiques des instruments classiques en guise d’évents aux mandolines et guitares au lieu de la traditionnelle rosace.

Les archtop Gibson sont dans un premier temps uniquement en bois massif, munies d’une rosace et bien évidemment purement acoustiques, comme le célèbre modèle Gibson Style O joué par Big Bill Broonzy (1902-1958) par exemple qui, chose unique avant la seconde guerre mondiale, reçoit le tout premier pan coupé de l’histoire ! Ensuite, après le passage de Lloyd Loar dans les années vingt, leur esthétique emprunte à celle du violoncelle avec l’apparition des ouïes en forme de « F », parfois même à son barrage comme dans les plus belles guitares d’Elmer Stromberg (1906-1955), luthier d’exception installé à Boston. À l’aune des années trente, le désir d’accroître le volume sonore de la guitare conduit les fabricants à tirer sur les côtes de l’instrument pour agrandir sa caisse de résonance et ainsi son volume. Seulement voilà, une fois encore, en termes de lutherie, le raisonnement qui consiste à associer un important volume sonore à un imposant volume physique est un tant soit peu trivial. C’est pourtant sur cet archaïsme de la pensée acoustique que la plupart des facteurs de guitares à cordes acier ont développé leurs instruments dans le courant des années 1930. Si certaines guitares oscilleront entre exubérance de la recherche fondamentale et phénomène de foire, il suffit pour s’en convaincre de voir quelques modèles Prairie State ou Euphonon aux proportions proches de celles d’un violoncelle. Il faut se rendre à l’évidence que beaucoup ont obtenu un bel et inédit équilibre entre un volume accru et un timbre de qualité !

L’ère des guitares dites robust archtop est advenue avec les modèles qui sont aujourd’hui encore les plus prisés et copiés. Quels qu’en soient les facteurs, elles furent à peu près toutes conçues autour du concept de la Gibson L-5, même type de table et de barrage, seules les proportions diffèrent. La compagnie Epiphone, concurrente directe de Gibson avant d’être rachetée par elle dans les années cinquante, a créé à ce titre des instruments d’excellente facture – d’aucuns pensent que leur archtop sont bien meilleures avant-guerre – au format plus imposant que la Gibson L-5. Avec le modèle Epiphone Deluxe et ses 42,5 centimètres aux hanches, elle lance une course hostile et effrénée au gigantisme et une mode qui ne prendra véritablement fin qu’après la seconde guerre mondiale avec l’amplification plus systématique de l’ensemble des guitares à table sculptée. C’est Gibson qui aura cependant le dernier mot en imposant en 1934 le modèle Super 400 – 400 pour quatre cents dollars, prix de vente astronomique pour l’époque – avec ses 45,7 cm de largeur aux hanches.

Citons, parmi les plus prisées des robust archtop, celles déjà évoquées d’Elmer Stromberg avec ses guitares Deluxe et Master 400 ; celles de John D’Angelico (1905-1964) et ses modèles D’Angelico Exel et D’Angelico New-Yorker, ainsi que celles de son génial apprenti Jimmy D’Aquisto (1935-1995), les modèles D’Aquisto New-Yorker et D’Aquisto Solo, qui apparurent beaucoup plus tardivement. Les instruments de ces trois derniers luthiers, tous créés sur commande spéciale, regroupent à eux-seuls les spécificités et les constantes intrinsèques des guitares robust archtop haut de gamme : richesse extrême des essences de bois, élégance des lignes et finitions irréprochables. Enfin, il est intéressant de noter que Martin s’est timidement essayé à la fabrication de archtop durant une dizaine d’années, dès 1932. Les quelques modèles proposés ne remportèrent pas de succès auprès des musiciens, et aucun ne s’avoisinait réellement du format robust. 

Si l’on excepte quelques cowboys et songsters qui, comme la belle maman de Johnny Cash Maybelle Carter (1909-1978), se sont payés alors la guitare la plus chère possible du marché, la archtop est à proprement parler une guitare du répertoire jazz. Tout à la fois de « jazz de chambre » intimiste avec les délicieux virtuoses et pionniers Eddie Land (1926-1933), Karl Kress (1907-1905), Dick Mc Donough (1904-1938), puis dans le genre orchestral, le magicien Freddie Green (1911-1987), le plus fantastique guitariste rythmique que la terre ait porté avec Malcolm Young (1953-2017) du groupe AD/DC (dans un tout autre genre) ! Freddie Green assurait une rythmique riche de renversements d’accords fabuleux et complexes, vivants et fluides, dans l’orchestre de Count Basie (1904-1984). Tout au long de sa carrière, Freddie Green fut fidèle au robust archtop, d’abord les modèles Epiphone Emperor, et avant son dernier modèle Gretsch Eldorado, il utilisa deux modèles Stromberg Master 400. Les accords plaqués sur ces étonnantes Stromberg archtop percent le blindage des cuivres au plus fort de leur tempête !

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