SELMER PETITE BOUCHE #517 1940

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Selmer Petite Bouche #517 de 1940, en état exceptionnel d’origine et de conservation.

Nous voyons passer bon nombre de ces grandes guitares françaises qui font l’objet, sinon d’adulation et de passion quasiment au sens biblique du terme, tout du moins d’une grande fascination universellement partagée parmi les joueurs de ce qu’il convient d’appeler le jazz manouche, et il nous est que très peu arrivé d’en rencontrer une en dessous du lot. Il nous est tout aussi rare, en revanche, d’être confronté à un instrument aussi excellent que celui présenté ici, non seulement dans son essence en tant qu’outil destiné à exprimer une parole musicale (parfaitement équilibré dans toutes les positions sans qu’aucune voix n’en écrase une autre, construit de façon particulièrement légère et agréable au jeu), mais également pour la place qu’il occupe dans l’histoire globale du genre et pour son parcours singulier, traçable quasiment jusqu’à ses premiers jours il y a maintenant huit décennies.

Notons tous d’abord le numéro de série de la guitare, #517 : il la situe très précisément l’année où Django Reinhardt, qui était déjà fermement établi comme figure majeure du paysage musical parisien et international, fait l’acquisition de ce qui sera son ultime instrument, la #503 aujourd’hui conservée au Musée de la Musique de Paris. C’est cette #503 qui est entendue sur d’innombrables disques de l’artiste et qui a inscrit dans le marbre le son de la guitare manouche, identifiable entre mille jusqu’à nos jours. Dotée d’un numéro espacé de 14 unités de cette guitare légendaire, la #517 l’a sans aucun doute côtoyé un temps au sein de l’atelier de Mantes-la-Ville avant d’être assemblée par les mêmes mains qui ont donné le jour à la guitare de Django Reinhardt – chose qui peut sembler anecdotique, nous en convenons, mais qui est au moins tangible pour les vrais passionnés de jazz manouche : d’une certaine façon, on trouve à travers cet objet une proximité intimement palpable avec le musicien iconique d’un style et d’une époque, à plus forte raison puisqu’il s’agit d’une production artisanale façonnée au même endroit, en même temps et par les mêmes personnes. En l’occurence, la #503 et la #517 ont toutes deux été produites sous la supervision de Lucien Guérinet, chef d’atelier de Selmer depuis les premiers jours sous la direction de Mario Maccaferri. Cet ébéniste de formation, reconnu pour ses qualités techniques, téléguide l’installation de l’atelier de production des guitares au début des années 30, et joue donc un rôle proéminent dans les améliorations successives qui sont apportées au fil de cette décennie jusqu’à atteindre la forme aboutie de la Selmer telle qu’elle est observable sur les deux guitares évoquées. En jouant ou juste en écoutant la #517, nous sommes immédiatement plongés dans le son du swing des années 40 et 50, dans l’ambience des clubs de danse, une expérience sensible comme il est difficile d’en faire de nos jours…

En plus du contexte éminent qui a vu sa naissance, la #517 peut se prévaloir d’une histoire tout à fait singulière et d’une caractéristique qui la rend, à notre connaissance, absolument rarissime en son genre : c’est une Selmer Noire. En effet, à l’exception de la table d’harmonie, l’extérieur de l’instrument est enduit en totalité d’une laque noire opaque, exactement de la même nature que l’on rencontre sur certains modèles Chorus d’Antoine Di Mauro produits à la même époque ! Nous disposons de très peu d’information sur les finitions alternatives réalisées par Selmer, à tel point qu’il n’existe qu’un seul autre exemplaire connu et officiellement répertorié dans le registre de production : la #570 de 1942, dénotée comme suit : Guitare jazz noire massif. La #517 comporte les mêmes caractéristiques, mais la ligne qui lui correspond dans le registre Selmer est vierge. Elle est à présent identifiée comme telle, et qui sait si d’autres modèles similaires restent à découvrir – ou, comme d’autres guitares Selmer, si elles sont perdues et entretiendront à tout jamais la part de mystère qui entoure ces guitares… Ce qui est certain en tout cas, c’est que cette couleur a assorti la guitare de tout le temps où elle a été en la possession de son propriétaire de longue date. Interjetons ici qu’en ce qui concerne beaucoup de guitares Selmer, il est souvent impossible de connaitre leur histoire tant elles auront effectué de pérégrinations, passées de main en main au fil des années. La #517 a pour elle d’avoir été de tout temps conservé dans une seule et même famille, les Barone, si bien que nous avons une parfaite connaissance de sa trajectoire. Elle a été durant deux décennies la guitare principale de Raymond Barone, qui officiait notamment en tant qu’accompagnateur de la superstar de l’accordéon musette Jo Privat (nous avons tendance à oublier, à l’aune de notre époque moderne caractérisée par une culture américaine hégémonique, à quel point le musette était central dans la culture populaire française et un genre musical parfaitement multiculturel qui rassemblait tant les auvergnats qui avaient importé à Paris l’instrument éponyme du genre que toutes les couches successives d’immigration italienne, espagnole, est-européenne adjoignant leurs propres influences et instruments, dont l’accordéon). Nous accorderons ici une tribune au fils de Raymond Barone qui nous a livré le récit de la vie et carrière musicale de son père avec sa Selmer :

« Mon père Raymond Barone né en 1920 a appris son premier métier de son oncle Guido Trombetta prothésiste dentaire, mais aussi la guitare puisque son oncle était également un excellent guitariste italien écumant les bals musette d’avant-guerre, accompagnant les pointures de l’époque Péguri, Carrara ..
En fait, tout ça c’est de famille, ritals, tout le mode joue un peu de guitare, certains mieux que d’autres certains très bien.
A 18 ans Guido lance mon père dans le monde de la musique et du musette réunis en l’envoyant, stressé, en remplacement, pour sa première, un 14 juillet à un bal des pompiers à Paris et ça marche !
Je ne saurai dire quel accordéoniste il avait accompagné ce soir-là mais c’était parti.
Il continue son métier de prothésiste mais est de plus en plus connu dans le monde semi pro où il joue sur des instruments que je ne connais pas sauf une Di Mauro bouche en cœur qui lui venait de son oncle.
Il lâche les dentiers et devient pro.
Juste avant la guerre il rencontre et joue avec les manouches de l’époque dans divers bals et brasseries (Petit Jardin, Bouscat, Maxéville).
Certains d’entr’eux Matelo , Baro Ferret et Jacques Montagne sont restés des amis de longue date, mais aussi Didi Duprat.
Au début des années 40 il est engagé par Jo France pour remplacer je ne sais qui au Balajo où il restera plus de 20 ans aux côtés de Jo Privat.
Mais, il lui fallait un instrument sérieux, et comme tout le monde jouait, comme Dieu sur Selmer, mon père se dit : moi aussi.
Le hasard fait bien les choses : pour lui, pas besoin d’aller place Dancourt chez Selmer, en passant devant la vitrine d’un revendeur rue Notre Dame de Lorette dans le 9° parisien il voit en vitrine la 517, il l’achète, part avec et voilà.
Elle sonne principalement rue de Lappe mais aussi dans les lieux où mon père jouait pour accompagner divers artistes.
Je crois me souvenir qu’il m’avait dit qu’elle avait appartenu à un gitan nommé Laro et c’est tout.
Il a arrêté d’en jouer vers les années 1958-59 période à partir de laquelle avec une Jacques Favino électrique il a, jusqu’en 1968 jouée en galas toujours avec Privat, partout en France, fin de sa carrière musicale.
Voilà, depuis la mort de mon père en 1993, je suis détenteur de ce bel instrument dont j’ai donné quelques éléments de vie.»

Il est très rare de retrouver des exemplaires pré-datant l’interruption de la production durant la guerre aussi bien préservés, et pourtant en voici un : cette guitare nous parvient avec certes toute la patine et les marques d’usage d’un instrument octagénaire, d’autant plus qu’elle a été jouée professionnellement dans des endroits pour le moins agités, comme on peut se l’imaginer ! Elle est néanmoins complète avec toutes ses parties principales, dont son cordier et ses mécaniques estampillées Henri Selmer, et à l’exception d’un petit patch rectangulaire sur la table d’harmonie on n’observe aucune cassure ou dommage structurel. On retrouve par ailleurs toutes les caractéristiques typiques du modèle Jazz à quatorze cases et petite bouche ovale, qui sera devenu au cours des années quasiment l’unique modèle produit par Selmer là où on en dénombrait à l’origine une dizaine, délaissés les uns après les autres depuis le départ de Mario Maccaferri et l’évolution des goûts musicaux se recentrant sur le jazz. Finalement, l’évolution de la guitare Selmer est comparable à celle qu’ont connu les guitares américaines dans les années 30, à savoir le passage de la jonction caisse/manche de la 12ème frette à la 14ème frette et l’allongement du diapason – en cela, elle permet de glaner des nouvelles recrues parmi les rangs des banjoïstes (nous rappelons que le banjo est, avant la guitare, l’instrument à cordes par excellence employé dans les ensembles, dance bands, etc. et le premier instrument joué par Django avant qu’il n’adopte la Selmer) en se rapprochant les caractéristiques de construction et de jeu du banjo. C’est sous cette forme en tout cas que les Selmer seront éminemment plébiscitées par Django Reinhardt et son entourage de proches et d’accompagnateurs, qui feront une promotion principalement tacite mais néanmoins efficace de la Petite Bouche, dans leurs représentations et enregistrements, lui conférant l’aura légendaire qui l’accompagne jusqu’à nos jours. Issu de la fin de ce que l’on désigne communément comme la période de transition, cet instrument est globalement identique aux Selmer produites jusqu’à la suspension définitive de la production vers 1951 avec table d’harmonie en épicéa, fond et éclisses en palissandre et manche en noyer en trois pièces.

Étant entendu que la guitare n’avait que très peu été utilisée depuis la fin des années 50 et bien qu’étant en très bel état de conservation esthétique, nous avons dû nous employer à un travail de restauration conséquent afin de restituer une parfaite jouabilité à cette Selmer : après rectification de la touche, nous avons procédé à un refrettage complet de la guitare avec des frettes aux dimensions très proches des originales ; le barrage original étant partiellement décollé (chose habituelle en raison de la détérioration des colles animales employées par Selmer), nous nous sommes appliqués à son recollage – cette étape a dû être effectuée de manière quelque peu acrobatique à travers la petite rosace de la guitare afin d’éviter d’avoir à déposer le fond de l’instrument et ainsi abîmer le vernis noir ; l’ensemble de ces opérations ont été entreprises dans un esprit de restauration patrimoniale, avec l’intention de préserver toute la patine et les éléments originaux de la guitare qui font son identité et sa valeur.

Vendue dans un étui moderne à la forme. Accompagnée de son certificat d’authenticité réalisé par Jérôme Casanova. Pour compléter ce lot, nous joignons deux disques de Jo Privat et son Orchestre Musette dont les pochettes illustrent Raymond Barone en train de jouer sa Selmer Noire #517 (on aperçoit distinctement la finition noire de l’instrument) – les enregistrements remontant aux années 50, tout laisse donc à penser que la guitare entendue dans ces album est celle présentée ici !

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