Fender

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FENDER

L’histoire ne se répète pas mais elle a des hoquets et le portrait que l’on peut brosser du créateur de la société Fender n’est pas sans similitudes avec celui d’Orville Gibson (1856-1918). Issu du milieu rural de Fullerton en Californie, petite cité de l’Orange Country, le jeune Leo Fender (1909-1991), comptable de formation, est d’abord tout aussi passionné et curieux que son illustre prédécesseur. Plutôt que la lutherie et le travail du bois, son terrain de jeu favori est l’électronique ou il excelle au travers de la fabrication de radios et de matériels de sonorisation dès l’adolescence. Saxophoniste sans doute peu émérite, il n’en est pas moins fervent mélomane et sa musique de prédilection est, et restera toujours exclusivement, le Western Swing et ses brillants guitaristes. La guitare est presque pour lui un incident de parcours au sein du tout nouveau Fender’s Radio Service établi en 1940. C’est à l’occasion de réparation ou d’installation de microphone effectuées sur des instruments qu’il s’interroge sur le bien-fondé de leur conception, qu’il questionne candidement et cardinalement l’ergonomie de la guitare avec une véritable justesse d’appréciation pour un homme qui n’est pas luthier. Il semble que cette remise en question systématique, voire obsessionnelle sinon pathologique, de tout objet manufacturé lui passant entre les mains fut le moteur qui conduisit ses recherches tout au long de sa vie. Pour preuve, sa courte association avec le guitariste Clayton “Doc” Kauffman (1901-1990), qui allait donner naissance aux lapsteels et amplificateurs K&F avait débuté par la mise au point d’un chargeur automatique de disques visant à améliorer les jukebox. C’est d’ailleurs grâce à ce petit succès financier qu’ils s’attelleront à la conception de guitares hawaïennes électriques dont Leo Fender adaptera par la suite le concept à la guitare dite encore “espagnole”, faisant ainsi de la guitare électrique solid body le dernier avatar du processus d’amplification de l’instrument traditionnel.

Ainsi, en 1950, la Fender Electric Instruments Co. sera la première à produire un kit de guitare électrique à corps plein répondant aux critères d’une production de série digne d’Henri Ford en sacrifiant quelques principes fondamentaux de la lutherie traditionnelle sur l’autel de la fonctionnalité et d’un service après-vente simple et valorisé. A l’instar d’Orville Gibson, le sens des affaires de Leo Fender semblait peu apte à la gestion d’une entreprise au large et rapide essor. Sachant s’entourer et déléguer – qualité essentielle des vrais entrepreneurs -, c’est grâce à l’engouement et à la détermination des hommes qui l’entoureront que la société Fender deviendra viable et assoira aux travers de sa gamme innovante sa réputation de véritable facteur d’instruments de musique. Jusqu’à la vente de l’entreprise à CBS en 1965, pour raison de santé de son fondateur, l’équipe constituée du fournisseur Karl Olmsted (1919-2011) et du carré des fidèles et dévoués Don Randall (1917-2008) le représentant, John Fullerton (1923-2009) l’homme de main, Forrest White (1920-1994) le manager et Freddie Tavares (1913-1990) l’assistant technique, imposera au reste des fabricants, et plus précisément à Gibson, son rythme et diktat électrique.

Au-delà de l’entreprise Fender pour laquelle il restera consultant jusqu’en 1970 et ensuite pour le compte de Music Man puis jusqu’à son dernier souffle au sein de sa dernière société G&L, Leo Fender, travailleur acharné, restera l’homme du research and development, soulignant à son niveau la suprématie de la recherche sur le marketing. À sa mort en 1991, la dorénavant omnipotente société Fender, qui n’était plus en rien contractuellement liée à Leo Fender lui rendra hommage dans la presse spécialisée internationale avec ces simples mots : « Thank You ! ».

C’est le président de Gibson, Théodore McCarty (1909-2001) qui est sans aucun doute le premier à avoir perçu le danger que représentait ce nouveau venu dans le métier qu’était Leo Fender. Ainsi, s’il le prend très au sérieux, il ne s’est jamais caché du peu d’estime qu’il lui portait, le considérant tout au plus comme un petit inventeur arrogant digne du concours Lépine, mêlé d’un pilleur d’idée, qui n’entendait rien à l’art de la lutherie. De son côté, l’intéressé rendait la politesse à Gibson en qualifiant la vénérable compagnie de passéiste, de « fuddy duddy old compagny », incapable d’une quelconque nouvelle invention depuis des lustres. Ce goguenard compliment venant d’un californien en chemisette à gros carreaux amoureux de musiques aux accents redneck avait de quoi froisser le gentleman gominé tiré à quatre épingles de Kalamazoo. Au crime de lèse-majesté d’une guitare électrique en kit, Leo Fender ajoutait l’irrévérence envers ses aînés.

En effet, considérant tout d’abord l’outsider de la partie, la fameuse Fender Esquire commercialisée à partir de 1950 par Leo Fender avait de quoi choquer en tant qu’objet : une « modélisation analogique » à corps plein de la guitare acoustique à cordes métalliques, concept radicalement novateur mais qui en termes d’assemblage et de finition ressemblait plus à un grossier travail de menuiserie ripoliné que de lutherie. Les véritables luthiers, tel que Gibson, ne manqueront pas de mettre en avant ses défauts flagrants et son auteur devra dans un premier temps batailler ferme pour s’imposer parmi ses pairs. L’introduction de ce nouveau produit sur le marché ne s’est d’ailleurs pas fait sans difficultés auprès du circuit des revendeurs traditionnels et ce sont avant tout les musiciens professionnels du monde de la country et du western swing, notamment les incontournables Jimmy Bryant (1925-1980), Eldon Shamblin (1916-1998) ou Billy Carson (1926-2007), qui gagneront un public de plus en plus nourri à la guitare solid body, au moment où entre deux railleries la profession tout entière, Gibson en tête, s’interroge encore sur la validité organologique d’une telle démarche.

Ainsi, alors que la promotion des modèles de Gibson assurée dans la presse spécialisée et dans les Guitar Show met en scène ce que l’on fait alors de mieux dans le monde de la guitare jazz (1916-1942) avant-guerre jusqu’à Jimmy Raney (1927-1995) ou Herb Ellis (1921-2010) au début des années cinquante, Leo Fender et John Fullerton sillonnent les routes californiennes en bon commis voyageurs à la rencontre des musiciens ruraux pour promouvoir leur produit avec un investissement personnel peu commun; si l’on ne peut pas imaginer un instant un ingénieur de chez Gibson bricoler quelques réglages de l’amplificateur de Barney Kessel (1923-2004) en plein concert de Charlie Parker (1920-1955) dans un night-club new-yorkais, il n’est pas rare de voir Leo Fender le nez dans l’amplificateur d’un Jimmy Bryant en pleine performance pour en changer les réglages sans préavis ! Un autre monde, une autre ellipse.

C’est avant tout l’esprit californien dans ce qu’il revêt de facilité de rapidité et de fun qui prévaut chez Fender. Pour le meilleur, quand il s’agit de satisfaire au mieux les musiciens professionnels ou amateurs qui sont reçus chaque jour au débotté à l’usine, et pour le pire quand Leo Fender expérimente de nouveaux composants à même la chaîne finale de montage des amplificateurs, mettant ainsi sérieusement à mal le contrôle qualité ! Chose alors impensable chez Gibson dont la rigueur et le métier semble interdire toute sorte de fantaisie jusque dans ses encarts publicitaires légèrement vieillis, uniquement centrés sur les célébrité de la six cordes à la façon glamour pre-war, là où Fender introduit de l’humour avec la série des “You won’t part with yours either” sorte d’image d’Épinal de l’American Way of Life tendance surf d’après-guerre mettant en scène des adultes anonymes mais aussi, signe des temps qui verront naître de profonds changements sociologiques liés à ses classes d’âge, des enfants et des adolescents. Assurément, au tout début des années cinquante, Fender mène le jeu en jouant l’atout de la modernité tant dans le design de ses instruments que dans ses méthodes de vente. Elle est une entreprise en phase avec son temps qui a supplanté en un temps record la compagnie Epiphone au rang de premier concurrent direct de Gibson.

Seule ombre au tableau, dans le petit milieu musical du country & western Swing, Merle Travis (1917-1983), autre éminent et très influent représentant du genre, boycotta avec véhémence les guitares Fender dans leur ensemble au prétextant, non sans fondement, qu’il était avec Paul Bigsby (1899-1968), concepteur d’instruments, le véritable créateur de la première guitare solid body, reprochant à Leo Fender une inspiration trop appuyée pour être honnête et une guitare peu probante et trop archaïque à son goût.

Quoiqu’il en soit, jusque sur les plates-bandes de Gibson, dans le monde du jazz par exemple, la “planche” Fender Telecaster s’affiche avec Oscar Moore (1916-1980) aux côtés du très médiatisé Nat King Cole (1919-1965), avant d’être reconquis par Gibson pour qui il fut l’un des premiers musiciens afro-américains à en assurer la promotion dès le milieu des années quarante. Le déjà très populaire Les Paul (195-2009) est lui aussi en contact avec Leo Fender avec qui il échange prudemment son point de vue sur la grande question de la solid body. Plus tard, à l’occasion d’une visite aux usines Fender le musicien de rhythm & blues Pee Wee Crayton (1941-1985) se verra offrir une Fender Stratocaster et un ampli Bandmaster. De même, le grand Alvino Rey (1908-2004) passera à l’ennemi au bras d’une Fender Stratocaster. Délaissant un instant les guitares à caisse Gibson, le jeune et déjà célèbre B.B. King (1925-2015) lui aussi fleurettera un court moment avec une Fender Telecaster avant d’être séduit par la nouvelle série Gibson ES-335TD. Le contrebassiste Monk Montgomery (1921-1982) est l’un des premiers jazzmen à adopter officiellement la Fender Precision Bass en 1951 et à en faire la publicité. Il apparaîtra bientôt avec son frère Wes Montgomery (1923-1968) faisant, concurrence oblige, la promotion des amplificateurs Fender les bras ballants sans sa célèbre Gibson L-5 en main.

Ces quelques exemples avalisent rétrospectivement la décision de Ted McCarty de vouloir, dès l’apparition des premières Fender Esquire, Fender Broadcaster et Fender Telecaster, couvrir le marché de Fender alors que Fred Gretsch en personne tente de le dissuader d’engager Gibson sur le terrain de la solid body, craignant pour la compagnie qu’elle ne soit frappée d’indignité si elle propose un instrument à corps plein tant la trivialité du concept ne semble pas coller à l’image de sérieux et de qualité de la maison. Peu après la sortie de la première Gibson Les Paul, c’est la mort dans l’âme que Fred Gretsch lui-même sacrifiera sa compagnie sur l’autel de la mode solid body.

Dès lors, en conséquence de l’occupation durable de l’espace solid body par Gibson l’équipe de Leo Fender travaillera à faire monter le niveau de lutherie de ses instruments. À la fin des années cinquante, Fender propose des touches de manche en palissandre en lieu et place de son monolithique morceau d’érable. Esthétiquement aussi des efforts sont consentis, par exemple la Fender Telecaster Custom s’enorgueillit d’un sunburst – attribut gibsonien s’il en est – et de filets de caisse qui dans un premier temps ne veulent pas rester en place, c’est du reste le confrère Martin qui donnera cordialement la recette pour que ceux-ci restent collés. Il faut se tourner vers la gamme de couleurs de Gretsch de la fin des années cinquante pour comprendre la dynamique de Fender au début des années soixante de proposer une gamme customs colors dont les noms poétisent les fréquences avec ses Shell Pink, Black, Daphne Blue, Sonic Blue, Fiesta Red, Dakota Red, Sherwood Green Metallic, Foam Green et Surf Green !

Entre 1950 et 1965, à grands coups de brevets d’invention et de nouveaux modèles, la maison Fender gagnent son bâton de maréchal : Fender Telecaster, Fender Precision Bass, Fender Stratocaster, Fender Jazz Bass, Fender Bass VI, Fender Jazzmaster, Fender Jaguar, Fender Mustang, une gamme d’amplificateur Fender exceptionnelle dans laquelle, pour certain, réside la véritable hégémonie Fender. Une fois citées toutes ces créations plus mémorables les unes que les autres, force est de constater que les propriétaires de la marque Fender qui suivirent firent vivre avec plus ou moins de bonheur et de talent ses archétypes des musiques rock et que rien de très nouveau sous le soleil ne vit le jour depuis la reprise de Fender par CBS en 1965 et sa revente au groupe dirigé par le talentueux Bill Schultz (1926-2006). Il semble que la commémoration du passé, comme chez Gibson ou Gretsch et autres soit le fonds de commerce de ces monstres sacrés. Du reste, c’est dans la fleur des rééditions et des customs shop de chez Fender que l’on trouve des guitares qui portent encore l’esprit du père fondateur, un homme simple et pugnace, amoureux de country-western qui, à son corps défendant et sans rien en connaître, révolutionna le monde du rock’n’roll le plus débridé !

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