Gibson Acoustic

Gibson Acoustic

GIBSON ACOUSTIQUE

Orville Gibson (1856-1918) est né à Chateaugay dans l’état de New-York, de parents anglais. À partir de 1881, il vit à Kalamazoo dans le Michigan où il travaille chez un marchand de chaussures, emploi extramusical s’il en est. La ville se situe cependant dans une région très fortement industrialisée entre Detroit et plus précisément Chicago, où les grandes compagnies de factures instrumentales sont d’ores et déjà bien implantées et où le travail manuel est intimement lié aux productions mécanisées, ce dont la future entreprise Gibson saura tirer profit.

Orville Gibson est un guitariste gaucher accompli qui joue au sein d’un quartet local aux côtés de Thaddeus McHugh (1859-1945) – futur employé de la société Gibson, inventeur de la tige métallique réglable de renfort de manche et d’un chevalet ajustable -, c’est aussi un jeune homme animé par la passion du travail du bois et de la lutherie, un autodidacte qui n’agit que selon ses propres paramètres, un sceptique formaliste et transcendant qui voit dans la mandoline et la guitare de son temps des instruments perfectibles en tous points. Son vœu pieux, aussi ambitieux et excentrique que le personnage semble avoir été, est de créer un nouveau concept autour des principes de fabrication de l’illustre facteur de quatuor Antonio Stradivari (1634-1737). Sa priorité est tout d’abord de révolutionner la très populaire mandoline en calquant sa facture sur le modèle du violon, puis de traiter de façon similaire la guitare qu’il considère comme un simple membre de l’orchestre de mandolines. En 1870, il donne naissance ainsi à ses premières mandolines avec un outillage restreint plus proche de celui du bricoleur que de celui du luthier et travaille du bois emprunté à quelques vieux meubles bien secs en noyer. Ses instruments sont atypiques et novateurs : exclusivement montés en cordes métalliques, ils comportent une table massive rapportée à des éclisses et un fond entièrement taillé dans la masse d’un seul et même bloc de bois. Pour ce qui est des finitions, elles confinent à une esthétique pré art-déco. 

La grande lutherie du quatuor appliquée à la guitare, un pont royal jeté entre le passé et le présent, apparaît alors à certains comme une gageure, mais les instruments de l’apprenti sorcier rencontrèrent plus qu’un simple succès d’estime eu égard à leur qualité et leur originalité. En 1894, Orville Gibson se décide donc à ouvrir un véritable atelier de lutherie qui aura vite pignon sur rue. Son travail confidentiel reste alors expérimental et strictement artisanal, mais la réputation du jeune luthier, dont on parle jusqu’en Europe, s’étoffe au point d’intéresser un groupe d’investisseurs qui le persuadent de constituer une société pour augmenter sa capacité de production et la diffusion de ses innovations. Bien que partenaire minoritaire et non associé dans le groupe, Orville Gibson donne naissance à la Gibson Manufacturing Co Ltd dirigée par John Adams de 1902 à 1944. Durant quelques mois seulement, il y assure la formation des treize employés et la conception de nouveaux modèles. Ayant vendu à l’entreprise son nom et ses concepts en échange d’une rente à vie, il n’interviendra plus dès lors qu’en tant que consultant jusqu’en 1915, soit trois ans avant sa disparition dû à des troubles psychiatriques qui ont raison de lui. Si le rôle d’Orville Gibson a été, en somme, peu important au sein de la compagnie éponyme fondée en 1902, en grande partie à cause de ses problèmes de santé et d’un sens des affaires plutôt désintéressé, son esprit visionnaire libre de toute contrainte et ses concepts de base ont véritablement créé la philosophie créative de Gibson et inspiré ses plus éminents successeurs tels que Lloyd Loar (1886-1943) ou Ted Mc Carty (1909-2001). La jeune compagnie Gibson va très rapidement passer du petit atelier à une gigantesque usine, dont une part restera en activité jusqu’en 1984 mais délocalisera sa production en 1974 dans le Tennessee pour la guitare électrique et dans le Montana pour la guitare acoustique. Seules les guitares type ES resteront fabriquées à Kalamazoo.

Les premiers modèles de guitares acoustiques dits archtop fabriqués par Orville Gibson se caractérisent par les points suivants : la table et le dos sont sculptés dans un bloc d’épicéa norvégien et présentent une voûte et une épaisseur importantes; le barrage se réduit à une unique barre transversale sous la rosace; les éclisses non cintrées sont découpées dans un seul bloc de noyer, lui aussi suffisamment épais pour supprimer les tasseaux supérieur et inférieur ; le manche est partiellement creux pour offrir une chambre de résonance supplémentaire ; la tête plate et massive comporte le plus souvent des mécaniques de type banjo ; le chevalet à plots est collé et vissé à la table ; la décoration, parfois réduite à sa plus simple expression, peut être assez riche avec des filets d’ébène et d’abalone, un papillon décoratif en nacre et en écaille incrusté dans la table sous la rosace et avec un croissant de lune étoilé sur la tête ou encore une fleur de lys. La finition est soit noire ou naturelle ou bien teinte d’un acajou Cremona qui préfigure le sunburst à venir. Ces guitares au diapason de 65 cm sont démesurément larges et épaisses en comparaison avec les instruments de l’époque : l’épaisseur de la caisse oscille entre 7 et 10 cm, la longueur de caisse entre 48 et 54 cm, la largeur entre 29,5 et 31 cm aux épaules, 24,5 et 25,5 à la taille, et 40 et 44 cm aux hanches. Les guitares-harpes, instruments qui connurent leur heure de gloire, conçues par Orville Gibson selon ses principes et comportant une dizaine de cordes basses supplémentaires, surpassaient aussi de loin les dimensions des instruments du même type des autres facteurs.

Qualifier le timbre et la puissance, ou la jouabilité de ces instruments à l’aune de l’oreille et des doigts du XXe siècle serait anachronique, néanmoins, ces guitares constituèrent une réelle avancée pour les musiciens qui les jouèrent. C’est encore plus le cas des modèles Gibson Style O produits à partir de 1902, et surtout Gibson L-5 apparus en 1923. La Gibson Style O est estampillée The Gibson, marque de la compagnie et non du simple nom d’Orville Gibson. Cette guitare est pourtant marquée de son sceau : table en épicéa et dos en érable sculptés selon les mêmes principes, des éclisses elles aussi en érable, cintrées cette fois-ci, mais dont les épaules dessinent pour l’une une grande volute florentine propre aux mandolines fabriquées par Orville Gibson, et pour le couple chevalet flottant bipède et cordier, les dimensions générales sont à très peu de chose près similaires aux derniers modèles du luthier en son nom propre; la finition noire ou bois naturel teinté acajou rouge est reprise en plus raffinée.

La Gibson Style O est en soi le point de départ des modèles archtop à venir dont est issue la Gibson L-5. Cette dernière est la cinquième mouture et la forme accomplie de la série des guitares préfixées L dédiées aux orchestres. Son concepteur, Lloyd Loar, est célébré comme le plus inventif des employés de Gibson, bien qu’il ne dirigeât les créations de la compagnie que durant quelques années. Les spécifications de la Gibson L-5 sont assez proches des modèles précédents mais comportent un certain nombre d’innovations notables : avant toute chose, la L-5 est la première guitare à arborer des ouïes en forme de “F”, finalisant ainsi le concept d’Orville Gibson autour du violon. 

Si la Gibson L-5 est le parangon de la créativité acoustique des guitares archtop en général, si elle en particulier a connu nombre de variantes au cours du temps et fait l’objet d’un culte chez certains guitaristes, si Gibson en propose aujourd’hui une gamme reprenant ses plus belles éditions, il faut garder à l’esprit que c’est ici le seul secteur véritablement innovant en matière de guitare acoustique pour la compagnie depuis les années trente. Si l’on parle maintenant de guitares de type folk au sens large, force est de constater que Gibson a tardivement calqué sa gamme flat-top sur les innovations des voisins et très précisément sur les catalogues Martin. D’une manière moins subtile que quelques années plus tard en développant la Gibson Les Paul sous l’injonction commerciale du concurrent Fender, les créations de la vieille maison Gibson sont bel et bien des réactions au nouveau marché qu’occupe mieux que quiconque la société Martin dès le milieu des années trente.

C’est à partir du modèle archtop d’accompagnement des orchestres de mandolines, la Gibson L-1, qu’un premier modèle enfin équipé d’une table plane voit le jour en 1926. Cette guitare doit aujourd’hui son succès pour avoir posée dans les mains volubiles et tourmentées du célèbre bluesman Robert Johnson (1911-1938). De même que Martin choisira un petit modèle pour proposer l’option de cordes acier du bout des lèvres sur son catalogue, Gibson choisit un modèle très simple en acajou et sobre en finition, loin du luxe de ses modèles haut de gamme, pour faire son entrée, peu remarquée du reste, dans le monde des guitares flat-top. Le second jet d’une flat-top sera bien plus heureux avec en 1928 un modèle signature – le premier dans l’histoire de la guitare Gibson ! – avec la Gibson Nick Lucas (1897-1982), jazzman et chanteur de renom et de grand talent qui porta haut les couleurs Gibson avec cet instrument bien plus luxueux puisque qu’incrusté de mille merveilles en nacre. Les années de dépression qui suivront auront tôt fait de tempérer les ardeurs décoratives et ce sont les rustiques modèles Gibson L-0 et Gibson L-00 qui sauront aussi avantageusement que musicalement faire patienter jusqu’en 1933 les musiciens désireux de modèles plus ornementés comme la Gibson LC-Century, spécialement éditée pour le centenaire de la ville de Chicago, et sa touche en pearloid elle-même incrustée de repères représentant des vignettes architecturales. L’année 1934 marque l’entrée au catalogue d’un format dreadnought essentiellement en copie du modèle Martin 14 cases hors caisse. Cette guitare est en quelque sorte le laboratoire de la Gibson Advanced Jumbo qui voit le jour en 1936, une excellente alternative à la Martin D-28 qui en dépit de ses qualités musicales intrinsèques connaitra un échec cuisant avec ses quelques malheureux 271 exemplaires fabriqués… D’une quelconque manière, Gibson n’était pas attendu sur ce terrain pas plus qu’il ne sera plus tard sur celui de la guitare électrique et que la vénérable maison connaitra un échec cuisant avec la Gibson Les Paul originale.

C’est le modèle Gibson J-35 en acajou, elle aussi éditée à partir de 1936, qui eut plus de chance. Gibson fabriqua peu d’instrument pendant le second conflit mondial, sacrifiant sa force de production sur l’autel de l’effort de guerre. On notera qu’à l’issue des combats l’entreprise fut décorée à deux reprises par le gouvernement, chose très rare, pour cet effort. Deux étoiles dorées furent ajoutées au fanion publicitaire de Gibson à cette occasion. Les femmes restées à l’usine Gibson pour faire vivre un semblant de production guitaristique sont devenues célèbres pour avoir fabriqué de superbes guitares que l’on reconnaît jusqu’en 1946 à cette profession de foi inscrite sur une petite décalcomanie en forme de bannière collée sur la tête des instruments : « Only a Gibson is Good Enough ! ». Ces fameuses guitares surnommées aujourd’hui les Banner Headstock sont parmi les plus prisées et recherchées du marché vintage. L’immédiat après-guerre voit le modèle Gibson J-35 se transformer à quelques détails près en Gibson J-45 (en sunburst) et Gibson J-50 (en finition naturelle). Ces modèles demeurent aujourd’hui encore les pierres de touche des flat-top de Gibson. Avant d’en venir au modèle véritablement créatif de la marque, il faut pour faire bonne mesure citer deux modèles qui bénéficient d’une affection particulière chez les amoureux des flat-top Gibson : les modèles Gibson Hummingbird et Gibson Dove, respectivement apparues en 1960 et 1962 et dont les Keith Richards (1943), Jimmy Page (1944) et autres Marc Bolan (1947-1977) ou Tom Petty (1950-2017) ont décidé de la gloire ! Le King lui-même, l’Immortel, nous y reviendrons…

À tout seigneur de la flat-top, le modèle Gibson SJ-200 ou Gibson J-200 est à proprement parler la plus honorable et originale des créations du genre de la marque. Avant qu’un Bob Dylan (1941) toujours généreux d’une contradiction ou d’une provocation ne s’affiche avec ce très luxueux modèle sur la pochette de son disque Nashville Skyline, avant qu’un Pete Townshend (1945) ne boule des triolets main droite sur son modèle naturel, qu’un Cat Stevens (1948) n’en redore le blason tout comme le fit déjà le très saint Reverend Gary Davis (1896-1972), après que le duo de gendres idéaux des Everly Brothers en aient fait un outil de charme, la Gibson SJ-200 ou Gibson J-200 fut une guitare conçue pour un cowboy d’opérette, pour la grande vedette de soap western, le bien nommé Ray Witley (1901-1979). Fameux farmer-crooner – et inversement proportionnel – qui dans ses films jouait tant du colt que de la guitare pour sauver et emballer la belle blonde de service, il fut approché par Guy Hart qui dirigea Gibson de 1924 à 1948 avec qui notre homme de goût définit les atours de sa nouvelle guitare assortie à ses bottes enluminées et les pampilles pendeloquantes de son cheval. Un autre trésor d’infra-culture américaine. Ce nouvel endorsement, après ceux de Nick Lucas et de Roy Smeck (1900-1994) avec sa flat-top hawaïenne, est à l’origine de la production de Gibson SJ-200 dès 1938. Les premiers modèles d’avant-guerre en palissandre de Rio ne passeront pas l’interruption de la guerre pour ne revenir en 1947 en bel érable.

Mais c’est une fois encore avec le Seul Révélé, l’Unique Révéré, le King donc qu’il faut fermer le banc de la flat-top Gibson SJ-200, qui lui colla à la peau autant que lui à son bois tissé. La Messe est dite, Amen.

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